Interview : Régis Malet
C’est un phénomène puissant dont on ne mesure pas encore aisément les effets sur les individus et sur les institutions éducatives ; pas suffisamment de mon point de vue, en France en tout cas, dont le penchant à la fois autocentré et universaliste constitue un vrai handicap dans le cycle qui s’ouvre.

Q: Dans le cadre de votre domaine « éducation comparée », comment utilisez-vous les réseaux ?

R: Même si on ne les nomme pas nécessairement, les réseaux occupent une place centrale dans l’activité d’un chercheur. Je qualifierai spontanément ainsi tout ce qui relève d’une construction sociale, qui peut-être longue, à laquelle on peut contribuer ou que l’on peut pénétrer lorsqu’elle est déjà existante, et qui favorise une socialisation et des échanges qui soient productifs : pour ce qui me concerne, sur le plan de la recherche et de la formation. On participe à la construction ou on pénètre un réseau sur des bases électives et en référence à des intérêts communs. Cette approche très rapide ne caractérise pas seulement l’éducation comparée pour moi, mais qualifie l’activité de recherche en général, qui, en tant que telle est un travail collectif. Celle-ci fonctionne sur des bases locales, bien sûr (des labos, des équipes, des départements…), mais aussi et de plus en plus, selon des interconnections variées, entre chercheurs isolés ou entre équipes éloignées. Les réseaux sont alors nationaux ou internationaux.

Pour le cas de l’éducation comparée, les réseaux internationaux sont particulièrement importants : d’abord du fait du domaine, qui par définition, place « l’étrangeté » au cœur de son projet de connaissance et du fait qu’il est à la fois précieux, vital et très stimulant de nouer des liens de recherche et de travail avec des collègues éloignés, qui nous ouvrent à un rapport au monde qui ne nous est pas d’emblée familier et nous enrichit.

L’internationalité des réseaux est également importante dans mon domaine du fait que celui-ci est organisé sur ces bases inter voire transnationales (les revues, les associations) et que dans certains pays, dominants sur le plan à la fois de la diffusion de la recherche (Grande-Bretagne, Etats-Unis, Chine), le domaine est très développé, contrairement, comme vous le savez peut-être, à la France, pour l’instant.

Q: Aujourd’hui et demain les réseaux sont-ils des passages obligés pour les politiques et systèmes éducatifs en Europe ?

R: Je crois que les réseaux, sur le plan des politiques et des systèmes éducatifs, renvoient prioritairement à ce qu’on appelle la mondialisation, qui désigne un très puissant mouvement de diffusion internationale d’informations, d’idées dont les vertus opératoires et la circulation sont assurées par la combinaison de différents types de réseaux : communicationnels, informationnels, institutionnels, politiques, scientifiques (ces derniers dont je parlais précédemment) ; circulation des personnes aussi, bien sûr.

Tout cela organise petit à petit des interconnections variées, complexes, inédites, qui délocalisent en quelque sorte la vie sociale et professionnelle, mais aussi les idées, les connaissances, et la conception même d’individus moins « ancrés ».

C’est un phénomène puissant dont on ne mesure pas encore aisément les effets sur les individus et sur les institutions éducatives ; pas suffisamment de mon point de vue, en France en tout cas, dont le penchant à la fois autocentré et universaliste constitue un vrai handicap dans le cycle qui s’ouvre.

Ce que l’on peut dire, c’est que ces mutations ne produisent pas du tout de l’homogénéité, mais cela rend plus complexe le saisissement de ce qui fait la culture, le territoire, la frontière, l’individu social, le salarié, l’élève même ! Toutes ces catégories construites pour un autre monde que celui dans lequel nos enfants sont appelés à grandir, ne sont pas périmées, mais sont à repenser, reconstruire.

Q: Est-ce que cela peut améliorer les apprentissages (éducation initiale et professionnelle) de mixer réseaux et classes avec des professeurs ?

R: Sur le plan des apprentissages et de la forme scolaire, la montée des réseaux (je ne dis pas « sociaux » pour ne pas réduire, mais cela en fait partie évidemment) est un élément dont l’école et les maîtres ont grand intérêt à se saisir.

Non seulement parce qu’elle est contestée en tant qu’institution, mais là je ne crois pas que les réseaux y soient pour grand-chose, mais surtout parce que se niche dans l’utilisation ou l’usage des réseaux, leur socialisation et leur apprentissage même, des enjeux importants en terme de formation citoyenne et politique, et en terme de préparation à la vie sociale. C’est en outre un bon moyen d’ouvrir l’école au monde, sans transiger pour autant sur sa mission primordiale de transmission culturelle, qui est appelée à être elle-même repensée, en conséquence de cette nécessaire ouverture au monde.


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Intervenant(s)
Régis Malet
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